Une pluie de cinéma
fine et roide
d’une journée sans histoire
—
Deux gamines
je dis “gamines” mais elles ont sans doute vingt ans
j’ai un gode mais j’ai pas envie qu’tu vois
un peu bâclées
bruyantes tu vois
cheveux gominés
haut polyester léopard chair de poule
secoue son matcha latte avec une paille inox
claclaclaclaclaclaclaclaclaclaclaclac
en c’moment j’suis grave en train d’me poser
des p’tites questions sur ma vie
fleur du pays depuis 1937
merci de passer commande à l’intérieur
un sourire
( mes préférés c’est Bonnard, Max Ernst et Mucha )
comme pour calmer mes a priori
me remettre à ma place tu vois
—
Quel plaisir y-a-t-il à regarder passer les filles
jean70tshirtbretellesvioletetgiletquitombeduneépaulenueculmoulédansunbleudélavéoupantalontroplargeettroplongtshirtslégersvertmatchanoirfluideblancchinéinvariablementportéslibresetsurdesseinsdansantsjupequiremontesousunsactroplourdchemiseenlintranslucidedémarchecotonneuseéléganteàvéloregardlointaindécoifféeencoreendormiesousseslèvresrougesbiendroitesursonhollandaisblanc
aucun
et certainement pas de
ni aucun réconfort d’ailleurs
—
Jarrett à la Musikverein
frite (jaune) oubliée
une seule demi-frite
immobile sous les sièges
(violets)
une demi-frite jaune et trois paires de baskets
en niveaux de gris
immobiles aussi
les corps s’oublient dans les écrans
n’existent pas plus que le paysage
que la brume enchante ce matin
(le wagon est maintenant presque plein
et pourtant personne n’est là)
le paysage défile
une biche
un chat clopine le long d’un champ
le cercle du soleil découpé net sous des draps de nuages
une demi-frite jaune
sous des sièges violets
—
Toujours un terrain vague
là où le cinéma porno
à dix-huit ans j’irai
e finalmente no
—
Train annulé
merci de patienter une secrétaire va prendre votre appel
haut parleur
musique et message saccadent
donnent à chaque raté l’impression
qu’une secrétaire va,
mais non,
19 minutes
excédé
je serai en retard de toute façon
10h11 train suivant
place 61
faubourg jardinspartagés champs
et l’immuable paysage de bosquets et hangars
en flou filé
champs faubourg quai
bondé
je presse le pas
flou filé
salle d’attente
bondée
—
6h30 S
americano infâme
à la cafétéria de la supérette
granita 3,50€ la plus givrée des boissons
cliquette infatigable en face de moi
pêche abricot / mojito / thé pêche
défilé de types goût tabacfroidaftershave
retraités alsaco ouvriers turcs dents dures
blonde décolorée
toux grasse
décorée de tatouages baveux
et dépareillés fume avec eux
bavasse
8h00 grande migration
Louise (?) installe la terrasse
les hommes se trainent
winston en paquets de trente
Rauchen ist tödlich
je ramène ma tasse
et j’me casse
—
7:30
à la plonge du petit-déjeuner
ambiance camp de vacances
paradise city
l’odeur de la pluie tombée cette nuit
qui s’attarde dans un dernier hululement
et le soleil qui inonde
maintenant le grand pré
la brise en t-shirt et un autre café
dès 9h les premiers abrutis à moto
ferment la parenthèse et le paysage
—
Tu t’es rendormie
couchée derrière moi
l’oreille collée entre mes omoplates
tes rêves écoutent aux portes de mes pensées
—
Mardi 27 mai
kind of blue
so what… j’ai signé
—
Louis je crois
(j’en suis sûr)
en terrasse
tout du connard bohème
parle fort chante fauxrt
( Les ukrainiens sont bien plus riches que nous )
pas lui mais une vieille bourgeoise
lunettes de soleil YSL décolleté rides carotte dentelles
CRR CRR CRR CRR CRR
Louis rit
fort
( Bonne journée j’ai cours de Pilates )
Louis s’en va
il vit ici maintenant
il est content
—
Entrés à E :
un genou épais moulé dans un jean beige
un crâne blanc et luisant
qui tangue entre les sièges en simili cuir bleu passé
le genou tient un téléphone dans chaque main
et pianote fébrilement
là-bas le crâne s’enfonce
(de l’autre côté un fil interminable
de voitures à l’arrêt sur l’ancienne autoroute
du mauvais côté de l’issue de secours)
une toute petite bosse encore
à peine un renflement de chair distendue
et obscène
qui n’en finit pas de s’enfoncer
avant-dernier arrêt
les lèvres disent
bonjour
sans un son
teint cireux cheveux gras ciré noir
sac Guess noir brillant usé
jolie, pourtant
—
Trois bouleaux au pied des Alpes
sur la table de la salle à manger
figés
de l’autre côté de la fenêtre
le vent chahute celui que nous avons planté
entre le grand poteau et le mirabellier
les vieux noyers, le poirier,
ils gigotent tous
soumis à l’ouest
plus bagarreur que le soleil
malgré mai
et juin dans six jours
—
Excursion 3’42 pause
5 minutes de retard
et une furieuse envie de pisser
il ne pleut pas encore
TER 96236 17h51
retour
bouchées à la reine à Tu ou on rentre
(un parfum entêtant de fleur blanche)
8 minutes de retard
—
Azali tatoué dans le cou
barbe épaisse couleur d’écorce mouillée
il parle à l’écran de son téléphone
langue slave et Red Bull
seul (hormis moi)
Kalachnikov tatouée dans l’avant-bras droit
polo en serviette éponge
écran partagé
les visages d’autres hommes
le train se remplit d’autres langues
(beaucoup moins seul)
il met ses lunettes de soleil
peut-être pour ne pas
être écouté
ils parlent
il rit
boit une gorgée de Red Bull
et trinque avec son téléphone
nouvel arrêt
trop bruyant
j’écoute Bennie Maupin
the jewel in the lotus
peut-être pour ne plus voir
voix de filles
rires de filles
beaucoup
superposés à la baie
à l’homme de l’est
et à Carolyn Blake
—
Je suis (page 35)
je voudrais être
un personnage de Gracq
égaré dans le réel
imprécis éveillé
—
Dans l’encadrement de la fenêtre et du balcon
rideau à demi tiré vert monotone
à peine enrichi de ses ombres
et d’un chemin
qui chaque matin prend la couleur du ciel
rose pâle (il est 5h30)
chair nue de la forêt qui l’entoure
doré à 8h
(je me suis rendormi)
des jours qu’à deux
arqués voûtés taiseux
ils redessinent la colline
tronçonnentmaugréentgrognent
eux et leurs machines
mais pas aujourd’hui
pas samedi. Ni demain.
Aujourd’hui tes parents
moi qui maugréegrogne
—
Arles soundtrack
Avishaï Cohen
Nels Cline
Joe Lovano
Pino D’Angiò
—
Abandonné Anaïs page 155
plus avisé je crois que Miller
je pars pour un long été
—
“Combien de fois j’ai regretté,
en regardant mes dessins,
de n’avoir pas eu le courage d’y passer
une demi-heure de plus de moins.”
Pardon Camille.
—
Le croissant n’est pas vraiment bon
le café pas vraiment non plus
j’aurais sans doute mieux fait d’aller au Café de la Gare
mais la gare n’était pas vraiment belle
Je pars à Arles pour me libérer du dessin
( Moi quand je vé au restau j’aimeu me régaler )
—
Un pull rose
photographié en noir et blanc
image fixe des cahots du train jusque dans les chairs
Élise riant 1895, Ecce Puer 1906, Portrait d’Henri Rouart 1889,
(il y a un piège)
ai finalement vu Rosso
et le quatrième homme en bleu
—
Je me suis résilié
j’expirerai le 2 mai prochain
(c’est Ali Mbongo qui le dit)
je ne sais pas à quelle heure précisément
—
Journal dessiné, carnet 1
(inventaire partial et inutile)
304 dessins dont 10 repentirs, 11 chats,
10 bouquins, 2 croissants, 6 quais,
ein Grosser liegender Akt, 7 palmiers,
beaucoup de routes, de cafés, 1 autoportrait
et cætera
—
À Bâle pour voir Medardo Rosso
ai dessiné
Dessine, maintenant !
rentré avec Motta sans avoir vu Rosso
j’écoute de la pop ritale
la langue est partiale
—
Écouté le vent
bavard
je dormirai demain
—
et sur les marges, au-delà des portes
je me suis assoupi
livré au soleil
avant de boire joyeusement
(rangée 21 fauteuils 9 & 10)
et que Violetta ne meurt
—
Page 269
fin du voyage au Maroc
—
(Tu viens de partir)
j’ai entrebâillé la fenêtre
il fait encore un peu froid
rivière
chants superposés des oiseaux
premier Angélus
je
traîne
au lit
—
Avant de partir
Sun Ra de retour
avec 54 dessins et 28 photographies
—
Moroccan soundtrack
Mulatu Astatke
Dizzy Gillespie
Anouar Brahem
Ryuichi Sakamoto
Claude Debussy
Henri Dutilleux
Maurice Ravel
Kofi Flexxx
Tommy Guerrero
—
retourfiévreux
motobécanevuitton
taxiseptplaces Oum
(un paon est juché sur une ruine)
enregistrementcontrôlesécuritéfilefilefile
( Ah tu mets tes posts c’est pour ça qu’t’es concentré )
petittampon
telecommarocroamingleavecséjourvotresurclassez
have a nice trip
EZS1254B622A
“Ah, Morocco ! avec Gary Cooper, le blanc étoilé du képi de la Légion.”
—
Dernière nuit à Marrakech
—
Je regarde la lente procession
des chariots de ferrailles
depuis le balcon du Café Glacier
tubes bancs plateaux paroies
emboîtés assemblés enchâssés scotchés
( upstairs full )
al-maghrib
chicken burger
—
Lui est en chemise
peigné
short beige baskets chaussettes
elle porte un sarouel et le cheveux gras
des baskets élimées une banane
étranges affinités électives
—
(…)
En voyage hier
je ne suis aujourd’hui
plus qu’en transit entouré de touristes
plus patients que moi
—
nouvelle collection
hammam hommes
prix fixes
making the name on ceramics
salon de coiffure mix gsm
docteurice midecin
pâtisserie Belkabir
tous les parfums du monde à 49dh
bricabrac n°25
interdit aux non musulmans
made in Türkiye
R.Baggio 10
caverne d’Ali Baba expédition pour tous pays
rue Yves Saint Laurent
société Koutoubia Cerame
free Palestin
derb ouayhah
—
Matinée à la Mellah
deux gamines sont accrochées à mes épaules
me forcent à m’accroupir pour me regarder
dessiner
nous parlons un sabir plus qu’approximatif
elles se chamaillent, devinent les lieux de mes précédents dessins
je n’effacerai pas les traces de leurs doigts
—
Arrive cet instant
inévitable
de lasse fébrilité
—
Elle tient son téléphone face à son regard de laie et lui parle à voix haute
un homme lui répond du bout du monde
quelque part où il n’est sans doute pas si tôt
où la discrétion
n’est sans doute pas une politesse
ils discutent
homme haut-parleur et femme truie
—
Le café
a la couleur et la texture
du chocolat noir
le goût de Lattaquié
—
Aventurier
je dîne
indifférent au gluten marocain
[nuit]
Je ne suis pas un touriste
est-ce une posture un aveuglement
ou ma présence au voyage est-elle si différente
(je dors très mal
ton absence
l’insistance de mes angoisses)
—
Ces chats
que les hommes acceptent à la table de l’iftar
ne sont-ils que des mâles ?
—
C’est la rupture du jeûne
les arabes abandonnent la rue aux touristes
s’effacent
leur présence discrète, modeste, presque monochrome
se fait ombre
nous n’existons plus
—
Je m’égare
dessine discute
—
Il y avait six, peut-être huit tables spacieuses
dispersées dans le patio du Dar Cherifa,
des livres, éparpillés,
(un livre peut-il être nonchalant ?)
sur de vieilles étagères poncées par le temps.
Les livres ont presque disparu aujourd’hui
mais les tables se sont indiscutablement multipliées
—
Un toit-terrasse
face à l’Atlas
La Fnaque berbère
s’appelle maintenant Kathi
Spicy fast food and indian rolls
—
C’était il y a huit ou neuf ans
nous marchions, six, dans les venelles de la Médina
pas tout à fait égarés
heureux légers curieux (préoccupé)
je m’étais imaginé revenir seul
sans trop y croire
(je m’en souviens très clairement aujourd’hui)
—
Le soleil est couché
les rues vides
19h. L’iftar.
Je remonte les souks
à mobylette
sur une selle Vuitton
—
Il fait tout le temps beau au-dessus des nuages
Yèkèrmo Sèw
Emnete la voix de l’hôtesse les mots de Michon
et l’impossible silence de la machine
superposés
les Alpes englouties
archipel enneigé qui perce une mer de nuages
étale
Gillespie a night in Tunisia
au-dessus de la Méditerranée
Caravan
et terre
se chevauchent
j’ai regardé les Alpes
je contemple l’Atlas
—
Porte 29
entouré d’inconnus
(sans toi) donc seul
hiérarchie des fluorescences
—
1 carnet de croquis Moleskine souple 13x21 (entamé)
1 agenda Pléiade
1 pince
1 trousse en cuir contenant :
1 feutre Molotow blanc nature
2 feutres Molotow noir signal
1 feutre Molotow homard
1 stylo-feutre Pigma 05 sanguine
1 stylo-feutre Muji 05 noir & 1 recharge
1 porte-mine fusain
1 estompe
1 stylo-plume Sailor 21K & 2 cartouches Kiwaguro supplémentaires
1 gomme
1 règle en bois de 15cm
1 Canon digital Ixus 50 & 1 batterie supplémentaire
2 cartes SD
1 chargeur Canon
1 chargeur iPhone & des AirPods
J’écris l’Iliade de Pierre Michon
750 euros en petites coupures
mon passeport, ce carnet et quelques autres choses
1 mot de toi
—
Assise place 68
Rousseau sur les cuisses
fermé.es
elle rêve
—
Devant moi encadrée
un rêve printanier
( Je ne suis pas trop fan des thés noirs aux agrumes )
ses lèvres deux cerises
alizarines
inventions et dimensions et bonnes nouvelles d’Afrique
nous irons écouter ré-entendrons le Libiamo ne’ lieti calici
—
Yam naem khao thot
Sencha de Yame
(que) des femmes
—
Dans la salle du fond
deux apprentis acteurs se croient seuls au monde
(impossible de lire)
ces connards viennent au calme pour le saccager
sans gêne
personne n’ose s’installer
peur de déranger ou de l’être
( Ah mais oui je baille, putain ! )
le thé vient de Taïwan
—
Que des hommes
et des chiens
sinon la brune au rouge à lèvres rouge qui prépare les cafés
(je dessine dehors depuis dedans)
défilé
précipité par les eaux de mars
des vélos et des parapluies sur le quai
( Je vous mets la mousse de lait à côté comme ça vous dosez comme vous voulez )
—
6h23 pour Strasbourg
Grachan Moncur et d’autres choses
(le désert d’Araba glissé page 26)
les voix des filles devant moi
mais les cuivres de Shorter et Moncur III
( Déjà une heure c’est long, mais deux heures )
je vais jusqu’à Moscou, Saratov et la page 44
avant d’arriver
à l’heure
sous une presque pluie